I
FIXATION
« Te voilà dans les hauts fonds, dans la grande fosse.
En quête de sérénité, loin des misères terrestres et du bruit des cités. Les
mâts s’entrechoquent, les voiles claquent, la coque découpe la mer en
lamelles… » Elle trouvait ça sensuel. Elle adorait les eaux.
Le trois novembre, demain le quatre, un de ses départs. Un
parfum de tristesse s’installe. Elle n’a jamais autant souhaité que le temps
s’arrête et fasse de ce trois une semaine encore et non vingt quatre petites
heures mesquines durant lesquelles il faut travailler à profiter de tout dans
le moindre détail, « de toi » murmure-t-elle. L’atmosphère se charge
d’amertume quand elle repense aux heures gâchées par de minables timidités.
Gâchées quand il fallait confier des choses intimes et pourquoi ne pas les
avoir dites ? Atteinte d’un autisme de la vie par peur de souffrir de se
montrer mais qui était-elle pour vivre cachée ? Il ne l’aurait pas trahie, il aurait tout dit parce
que « tu es honnête ». Nous savons bien, lui aurait-elle dit, que les
choses ne durent pas mais je suis convaincue que nous pouvons nourrir les
évènements sans attachement primaire, sans étouffement, sans question. Il
suffirait juste d’un peu de courage et d’enthousiasme. Avoir juste envie d’être
heureux. Pouvoir aimer simplement. Cheminer vers la simplicité. Le voyage est
long et douloureux. J’ai tout gardé, reste à le rendre beau.
Figée, pour seul souffle un clignement d’yeux. La mémoire
comme encre vient délayer les mille sentiments « qu’ai-je
fait ? ». La mer, son visage, un phare, le mât, la route, le choc,
elle. Un grave retour sur elle. Figée. L’air stagne dans la pièce le jaune des
murs brunit, c’est aujourd’hui que le temps est libre. Tard mais maintenant.
SENSATION
Il dort. Allongé sur le dos le corps complètement découvert. Il fait si chaud. Il est trempé,
il ruisselle dans ses draps. Dehors un soleil écrasant, l’atmosphère est
brouillée par son humidité. Elle le regarde et devient moite aussi. L’étoffe
posée sur ses épaules glisse lentement, accroche ses cuisses tant elle
transpire devant cette image. Nue, elle est nue maintenant, nue devant lui. Il
dort. Elle s’installe sur le tapis humide près de lui et colle son corps contre
le sien. Dans cette eau son corps se dessine sur le sien. Il fait si chaud.
Elle fond et laisse son empreinte sur lui. Il tourne le visage et la voit.
Silence. Il prend un peu d’air dans sa bouche et vole un peu de son humidité.
Ils sont à découverts et entièrement exposés. Tous les deux vulnérables. Il
fait si chaud. Elle plonge sa main sur son ventre, il se raidit, reprend un peu
de moiteur. Elle ramène doucement toute l’eau vers son cou et dans un mouvement
continu se pose entière sur lui.
Silence. Elle baigne son visage le long de son corps, elle fouille sa peau,
embrasse, empoigne sa chair et le prend dans sa bouche. Il prend une bouffée
d’air qu’il retient, son dos se courbe, ses mains séquestrent son visage frappé
de sueur. Il la ramène à sa bouche, l’embrasse, glisse sa main dans son sexe.
Elle n’est plus qu’un miroir. La pièce jaune l’illumine. Contraction des
muscles, vertiges. Le vent se lève, les corps sont ballotés d’une eau à une
autre, les caresses claquent sur la peau, le souffle se coupe. Attente.
Silence. Regard. L’orage éclate enfin dans un gémissement profond, toutes les
eaux s’enroulent et se brisent en mille morceaux, les muscles se perdent dans
des spasmes violents. Tout est confondu, le voyage est long. L’air aspire la
danse et tout s’échappe le souffle est rapide et puissant. Il est allongé sur
son corps présent entre deux terres inexistantes .Silence.
« Maintenant » dit-elle dans un souffle fantomatique. .
. Le silence s’installe seul un râle rythme le temps. Douleur. Deux mois
maintenant. Elle ne sait rien. Elle pourrait s’en contenter et continuer de
vivre .Elle ne peut pas. Sa présence est partout. Il rôde. Elle entend sa voix.
Quand il était là, il lui parlait. Le souvenir la brise. Elle ne sort pas du
souvenir. Tout fait écho. Partir. Elle doit partir. Elle enfile un pull. Il est
à lui. Il est encore dans ce pull. Tout fait écho. Elle jette violemment au sol
ce tissu. Elle s’assoit brusquement. Ses yeux se perdent. Elle tente de faire
le vide. Douleur. Son ventre se crispe. Elle veut le voir. Elle se perd. Elle
se lève et cherche. Elle cherche un moyen de s’abrutir pour ne plus penser.
« Aliénée, je suis aliénée. » La pire de toute les maladies
« l’aliénation ». Elle s’était juré de ne jamais céder à cette folie.
C’est trop tard. Elle a déraisonné. Elle fantasme. Comment retrouver le juste
attachement. Douleur au
ventre. Le vide à côté d’elle. Il fait si chaud. Il n’est pas là. Elle rêve.
Douleur. Elle est seule, nue plaquée sur le tissu trempé. Elle rêve. Elle
empoigne les draps, plonge sa bouche dans les plis du lit et écrase un long cri
de douleur. Il n’est pas là.
« Je ferai en sorte de ne pas t’attendre » Ne pas
attendre son retour. Ne pas le voir s’il n’est pas là. Ne pas le rêver. Elle
s’était promis tout ça et elle en avait la force mais maintenant à cet instant
elle s’est perdue. Retrouver la force de faire, ne plus être passive.
FIXATION
Encore une fois prétexte à tourner en rond. Devenir fantôme.
Perdre la substance et s’éloigner du monde. Fuir devant les véritables
malheurs. Tout est prétexte à s’échapper à ne pas voir. Dans cette chambre
obscure où plane une odeur infâme de nostalgie. Le jaune des murs noircit. Ses
yeux se remplissent d’eau et la pièce
est tremblotante. L’oxygène se fait rare. Chuter à grande vitesse dans la
mélancolie. Comment se fait-il qu’il semble ne plus rien y avoir au bout.
Comment ne pas le salir. Tentée par un sentiment de à quoi bon. Résister.
Quelle est cette petite lumière qui la tient encore debout. « Je ne veux
pas partir »
Qu’ai-je
oublié ?
II
MIRAGE
Elle se voit sourire,
pleine d’énergie et de force. Faire bonne figure ne pas trahir son
désenchantement. Sa déception absurde. Comment expliquer à d’autres qu’elle
crève de manque. A chaque minute tout se fait se pense dans l’espoir absurde
qu’il apparaisse. Deux mois sans nouvelles et cette paralysie constante. Ne
plus bouger « il pourrait arriver ». Elle sait qu’il est loin. Perdue. Errer. Elle passe à côté des autres
sans même les voir. « Peut-être eux aussi ne vont pas bien. Qu’est-ce que
j’en sais ? » Ne pas les voir, vouloir les voir mais ne pas les voir.
Elle s’assomme de travail pour remplir sa tête mais reste une ombre au tableau.
L’attente. Cette attente destructrice. Mettre un disque et monter le volume au maximum. Saturation. Elle ne
résout rien elle enfouit la bête. Après tout c’est un autre moyen de combattre.
La bête est là. Cette vicieuse continue de paralyser toute entreprise. Pire
qu’une gangrène une focalisation à plein temps incontrôlable. Absorbée par
l’absence. Elle prend machinalement son courrier. Elle hésite, la bête remonte,
pince l’estomac ses yeux se mouillent. D’un coup sec elle déchire une enveloppe
et lit automatiquement froide. Les yeux vides les mains collées au courrier.
« je suis heureux ». Pendant
cinq minutes elle relut le mot. Enfin elle éclate en sanglot. « Honte à
moi ! Honte à moi ! » Pleurs, cris, coups de pieds aléatoires,
monte encore le volume et crie un son monstrueux
racontant son désespoir. Elle n’en revenait pas d’avoir oublié à ce point qu’il
pouvait être heureux. Comment avait-elle pu prétendre aimer cet homme sans
jamais se demander s’il était heureux. Lui l’aimait certainement davantage, il
éprouvait le besoin de lui dire « je suis heureux ». Il avait
suffisamment confiance en elle pour l’informer de son état. Elle se sentait
honteuse d’avoir nourri cette neurasthénie pendant des jours à se régaler de
son malheur. A croire égoïstement que c’est à elle qu’on avait fait du mal.
Sans envisager pouvoir faire son
bonheur. De quel droit avait-elle cru ne
pas mériter ça ? Lui méritait son bonheur, n’avait-il pas été plus généreux en lui disant simplement « je suis
heureux » ? Il la remerciait presque de lui avoir donné cette
occasion. Elle salissait tout en agissant comme une abandonnée. Etre abandonnée
était un luxe qu’elle ne méritait pas. « Je devrais me contenter de ce bonheur »
mais non il fallait un miroir pour elle, il fallait lui renvoyer sa propre image. Il fallait
absolument qu’elle se voit belle dans ses yeux à lui. Il était beaucoup plus
simple que ça lui. « Il était heureux » et pensait naïvement que
cette nouvelle pouvait leur suffire. Elle avait tout gâché. Qu’aurait-il pensé
s’il avait su que son plaisir était prétexte à sa douleur. Qu’aurait-il pensé
s’il avait su qu’elle se complaisait dans la douleur alors qu’il était
heureux ?
FIXATION
Le jaune sur le mur crépite. Un instant de jaune se gâte.
Avoir oublié son plaisir. « Attendre », avoir passé des heures à
attendre sans même savoir le goûter quand il était là. L’oxygène s’altère
rapidement. Les murs se couvrent d’une bouillie jaunâtre. La chambre est de
plus en plus étroite. Cette pièce ne veut plus rien dire. Son jaune a passé.
Figée. Même le sang bleuit à force d’être compressé. Spasmes, la mer, le mât,
son visage, elle. Douleur au ventre. Nausée. La route, les larmes, le mât, le
visage, lui, elle. Une mâchoire qui la prend entière. Douleur. Elle sue. Très bas.
Figée très bas. Se regarder sombrer lentement dans la douleur. Pire, se
délecter du naufrage. Qu’est-ce que je ne vois plus ?
REMINISCENCES
La montagne est noire
ce matin, les parois qui nous cernent sont étrangement sombres et le ciel
plutôt bas. La forêt en bas n’est plus qu’un immense trou noir. La limousine glisse le long de la route. Après chaque
virage elle se dit que c’est un miracle d’être encore en vie. « Je vous
dépose au pied du chalet ». Elle répond oui comme tous les matins. Sur ses
genoux elle couche quelques lignes qui lui sont destinées.
Je ne sais pas où tu te trouves aujourd’hui. Au cœur de
quel océan ? Ici toujours la même histoire. Enfouie depuis plusieurs
semaines dans ce rapport de neuf cent quatre- vingt pages. Dans lesquelles
s’accumulent tant d’horreur. On me surveille. On n’aime pas mes corrections et
mes propos. Hier encore un homme d’état m’a assurée que certains des
témoignages étaient forcément faux, que tout ceci n’était qu’exagération et
calomnie. ..
La voiture s’arrête. Les discussions reprennent. Il s’agit
depuis une semaine, pour la communauté internationale de se pencher
sérieusement sur la violation des droits de l’homme qui sévit depuis le début
du vingtième siècle. Quelque soit l’Etat et la forme de l’atrocité. Elle est
chargée de la correction de centaines de témoignages sur différents massacres
perpétrés dans le monde. Corriger et envisager une reconstruction sociale,
culturelle et imaginer les besoins de toutes ces victimes traumatisées et
cassées. Il leur faut rassembler tous ces témoignages dans l’espoir de freiner la
récidive. Page cinq cent vingt-huit, une fillette de douze ans raconte sa mère
torturée, violée et enfin décapitée, « le pire c’est d’avoir pris ses
yeux » conclut-elle. Un sentiment plus pragmatique lui vient toujours
à l’esprit après la lecture de ces mots. Elle est toujours stupéfaite par
l’énergie que demande cette grande criminalité. En visionnant un reportage sur
un autre massacre, elle constatait l’effort que demandait l’entreprise.
Organisation des convois, construction de camps, drainage des terrains, volume
d’air nécessaire au mètre carré par prisonnier. Comment se fait-il qu’on y
mette autant d’énergie ? C’est peut-être ce qui nous protège d’un surplus
de bourreaux. Est-ce que la volonté de démocratie et de liberté serait le fruit
d’une paresse ? Elle est d’autant plus stupéfaite qu’elle est convaincue
qu’une telle force ou un tel désir mène aussi au bien être. C’est peut être pour cette raison également
qu’il n’y a pas plus de sage ? « Le pire c’est d’avoir pris ses
yeux ». Elle connaissait l’existence, en Europe de l’est, d’un
trafique d’œil. Mais une fois de plus, de façon détachée et naïve, elle s’interroge
plus sur toute cette énergie déployée pour organiser un tel transport, le but
étant de ne pas gâcher la qualité de l’organe pour en tirer le plus de profit
possible.
« J’ai perdu la passion et l’envie de pleurer sur
leur sort. En fin de compte je ne suis pas moins utile en me détachant de leur
douleur. Si même l’intention est bonne et le combat juste, c’est navrant de
voir l’histoire se répéter. Parfois je me demande comment nous espérerons un
retour à la vie quand, souvent, les auteurs de ces tueries de masse, nient
l’existence des évènements…plongée dans cette réalité et pourtant tellement
aveugle. Je ne comprends plus ce que je dois savoir. Où es-tu ? »
Quelques années avant, à la découverte d’un charnier sur une
partie d’un continent défait. Après l’incompréhension de ce qu’elle voyait la
colère s’était emparée d’elle. En saisissant le bras d’un des bourreaux encore
présent. Celui-ci était blessé et mourant, roué de coups par les villageois
fous de rage et de désespoir. « Ne me tuez pas » répétait-il sans
cesse. Elle lui avait répondu simplement que ce n’est pas lui qu’elle voulait
tuer mais plutôt elle. « Oui, à chaque fois c’est moi que j’ai envie
d’abattre. Leur acte me donne toujours cette impression que nous, le reste de
l’humanité, sommes responsables tellement nous ne savons pas comment arrêter
cette machine. Non pas que je crains pour mon salut et justement parce que je
ne crains rien pour mon salut. Je ne crains plus rien c’est bien ça le
problème.
Je ne peux pas
prétendre arrêter cette machine parce qu’à la différence du bourreau je ne
crois plus en rien. Lui est au moins convaincu de l’utilité de son crime. Je ne
l’aime ni plus ni moins que ceux que j’ai la prétention de pleurer. Et pourtant
ce que je vois ne me plaît pas. Mais qu’est-ce que je vois ? »
FIXATION
Trempée de sueur. Devant le miroir de la chambre complètement
obscurcie. Elle s’invente un entretien. Tout ça n’est pas sérieux. Se faire son
procès. Interrogatoire en profondeur. « Nous concluons… la folie
peut-être ? Non, c’est plus simple que ça : la perte. Plus d’amour.
Pardon, vraiment je demande l’indulgence mais je crois que je ne sais plus
aimer simplement. Qu’elle est la peine pour ça ? ». Il n’y a plus de
jaune sur les murs. Jusqu’au bout elle a défait la lumière. L’étau c’est la
liberté. Tout autour est transformé. Voir ce qu’on veut. « Le pire
c’est d’avoir pris les yeux »
ACHARNEMENT
Dehors tout est calme. Au bord d’un désert. La chaleur
écrase tout, les sons n’existent plus. Tout est vivant mais en dessous. Plus
une vie à la surface et pourtant tout bouillonne en profondeur prêt à exploser
au moindre changement de température. Au bord de ce désert dans une pièce
bondée d’hommes et de femmes en costume, un homme raconte. Un homme raconte la
violence avec laquelle il a vu tous ces oncles et frères décapités par les
soldats. « Il fallait partir ! Il fallait partir ! »
Criait-il encore plein de son histoire. « Pendant des heures il nous
fallait marcher loin. Loin d’eux ! Je ne veux pas perdre ma tête » Son
récit passe au présent, son regard change. Dans son fauteuil son corps prend le
rythme de sa marche. « Chaque soir je m’arrête, parce que je tombe
d’épuisement. Je vole de temps en temps du sel et trouve un peu d’eau pour
soulager mes pieds mais je hurle à chaque fois parce que le sel sur les
gerçures m’arrache le cœur. Regardez ces creux dans mon visage. J’ai séché au
soleil. Ils m’ont condamné à vingt années de plus en quelques jours. Je marche,
je marche, j’ai faim, j’ai soif mais surtout je ne veux pas perdre la tête. La
mémoire est revenue et progressivement elle a mangé ma tête. »
« Ce récit m’a effrayée. Cet homme nous a raconté
que son visage était perclus de grimaces depuis ce jour. La mémoire l’a
métamorphosée en une espèce de monstre… »
« Ils m’ont rattrapé. Nous avons été déporté… ma tête
était mangé, je ne voyais plus rien… »
En écoutant ce récit elle regardait des photos. Nul besoin
d’être psychologue pour lire sur les visages la douleur et pourtant tout semble
si calme. Une femme regarde l’objectif, le calme après la tempête. Cette femme
couve en son fond une douleur et un chagrin inconsolables. Le monde autour est
figé. Des ruines, des regards brisés. Tous les espoirs sont à cette seconde
anéantis. Le silence de l’anéantissement. « Nous ne parlons pas, nous
gémissons… je ne sais pas si il existe plus bas. Je ne voulais même pas mourir
mais juste être libéré. Mais les autres et moi on ne savait même pas de quoi on
pouvait être libéré. »
« Quelle est la frontière entre anéantissement et
sérénité ? Faut-il se risquer jusque-là ? »